À LA DÉCOUVERTE DU SITE MÉDIÉVAL D’IGÎLÎZ

À LA DÉCOUVERTE DU SITE MÉDIÉVAL D’IGÎLÎZ

Notre Région Souss Massa n’en finit pas de nous dévoiler des merveilles et c’est avec émotion que nous partageons avec vous notre dernière découverte : le site médiéval d’Igîlîz. Situé dans l’Anti-Atlas, à une soixantaine de kilomètres au sud-est de Taroudant, cette montagne est connue par les textes médiévaux pour avoir abrité le lieu de naissance d’Ibn Tûmart, futur Mahdî des Almohades. Culminant à 1354 mètres d’altitude, au cœur de paysages à couper le souffle, Igîlîz est devenu aujourd’hui un site archéologique qui passionne les chercheurs et les randonneurs après être longtemps resté dans l’oubli. Avant de vous emmener en trek à la découverte de ce lieu fascinant et énigmatique, nous vous emmenons en voyage dans le temps sur la montagne d’Igîlîz, un lieu qui a changé le cours de l’histoire.

Une mission archéologique sur les débuts de l’Empire almohade au Maroc

Difficile d’imaginer, dans le calme et l’infini de ces montagnes paisibles de l’Anti-Atlas, que d’ici partit une révolte qui devait bientôt embraser tout le Sud du Maroc, pour aboutir, un quart de siècle plus tard, à la constitution du plus grand empire que le Maghreb médiéval ait connu : l’Empire almohade.
Découvert en 2004 par Abdallah Fili et Jean-Pierre Van Staëvel, Igîlîz est en effet un haut lieu de l’histoire, car c’est ici que se structura, au début des années 1120, la réforme almohade, vaste mouvement religieux et tribal. Rapidement marginalisé puis déserté par ses occupants, le site fortifié d’Îgîlîz offre de nos jours l’opportunité unique de pouvoir étudier l’histoire d’une société rurale composée de dévots, paysans et guerriers.
C’est ainsi que, depuis 2009, un programme de coopération franco-marocain mène sur le site une étude archéologique nommée : « La montagne d’Igîlîz : enquête sur les débuts de l’Empire almohade au Maroc ». Ce projet s’intéresse notamment aux structures sociopolitiques et religieuses qui caractérisaient cette société de montagne et ses relations avec son environnement.
Pour mener à bien ce projet, un partenariat scientifique réunit les institutions de tutelle : la Casa de Velázquez, l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine de Rabat (INSAP), l’Université d’El Jadida et l’Unité Mixte de Recherche 8167 « Orient et Méditerranée » du CNRS. Cette mission a également permis le développement d’un important volet formation d’étudiants marocains et français à l’archéologie de terrain. Les premières réflexions et voyages dédiés à Igîlîz reçurent le soutien du Prix (1re édition) de la meilleure thèse en langue française sur l’Islam et les sociétés du monde musulman de l’IISMM (Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman de Paris). Plus récemment, le Grand Prix d’Archéologie 2015 de la Fondation Simone et Cino Del Duca a constitué une belle consécration pour la mission archéologique franco-marocaine d’Igîlîz, dirigée par Jean-Pierre Van Staëvel (Université Paris-Sorbonne), Ahmed S. Ettahiri (INSAP) et Abdallah Fili (Université d’El Jadida).

« Wa-wasalna ala barakat Allah ila Igîlîz »

« Nous parvînmes, par la grâce d’Allah, à Igîlîz » (Wa-wasalna ala barakat Allah ila Igîlîz). C’est par ces mots que commence le récit que fit le Calife Abd al-Mu’min de son arrivée à Igîlîz-des-Harga (le pays des Arghen), berceau de la rébellion almohade, pendant le mois de Ramadan 552 (octobre 1157). Ce voyage avait alors, pour le souverain de Marrakech, l’importance symbolique d’un pèlerinage, car le nom d’Igîlîz restait encore puissamment évocateur.
Située dans l’Anti-Atlas, en bordure de la plaine du Souss, la montagne d’Igîlîz est en effet connue par les textes médiévaux pour avoir abrité le lieu de naissance d’Ibn Tûmart, futur Mahdî (chef guidé par Dieu) des Almohades, et pour avoir constitué le premier épicentre de la révolution unitariste prônée par ce personnage. C’est là, vraisemblablement, dans un village situé au pied de la montagne, qu’Ibn Tûmart naquit et grandit, dans le dernier quart du XIe siècle. C’est aussi de là qu’il entreprit, vers l’an 500 de l’hégire (1106-1107), un voyage afin de suivre des études ; lequel voyage dura quinze ans et le mena en Orient, auprès de maîtres réputés. C’est également à Igîlîz qu’il revint, dans les habits d’un prestigieux juriste et théologien, pour s’installer parmi les siens, mener sa prédication et engager, au début des années 1120, une lutte sans merci contre les Almoravides.
Parmi les nombreux sites perchés qui ponctuent les crêtes des montagnes de l’Anti-Atlas, Igîlîz se distingue donc par son destin singulier. La forteresse, implantée au sommet de la montagne, servit ainsi de cadre de vie à une communauté de dévots voués à la réforme religieuse (ribât) et dont l’irrésistible expansion militaire aboutit, un quart de siècle après ses débuts, à la chute de la dynastie almoravide et à l’avènement d’un nouvel empire, celui des Almohades. Les endroits marqués par cette épopée furent par la suite élevés au rang de lieux de mémoire par les peuples de ces montagnes.

Igîlîz s’élève dans un paysage à la fois aride et majestueux planté d’arganiers

Au cœur de reliefs appalachiens, la montagne d’Igîlîz se détache des formations rocheuses environnantes pour former une butte isolée, illustrant ainsi le sens de son nom, Igîlîz, qui désigne, en langue amazighe, le piton ou la butte. C’est un paysage à la fois aride et majestueux que l’on imagine aisément servir de cadre aux prédications d’Ibn Tûmart. Dans son choix de s’établir à Igîlîz, on lui devine une connaissance intime des lieux et de leurs potentialités. La complémentarité des terroirs que dévoile une observation attentive a grandement servi la destinée exceptionnelle du site d’Igîlîz au début du XIIe siècle.
Dans ces montagnes, la vie quotidienne est née du grand accident sud-atlasique qui a créé la vallée principale, avec ses lignes de sources, ses dépôts d’alluvions et de roches sédimentaires, autant de supports aidant à la sédentarisation. Dans ces reliefs, l’homme a su tirer profit des remarquables défenses naturelles offertes par l’imposante formation géologique. Le relief très escarpé de la montagne d’Igîlîz conforte ainsi les informations fournies par les textes médiévaux sur le caractère imprenable du site. La montagne est en effet inaccessible sur trois de ses flancs : à l’ouest, au sud et à l’est avec, de ce côté, un impressionnant dénivelé sous forme d’une paroi abrupte dominant la localité de Toughmart. L’accès au site s’effectue en contournant par l’ouest le massif montagneux, pour suivre ensuite, plein est, la route de Tifiguit, village situé à mi-hauteur. De là, il faut poursuivre l’ascension de la combe en longeant les grandes barres rocheuses découpées de ravines, pour enfin gravir les dernières pentes qui mènent au sommet.

L’homme a su tirer profit des remarquables défenses naturelles.

Tout en haut, l’ensemble présente des affleurements de couches dolomitiques et marneuses, réagissant comme une sorte de pâte feuilletée fragile et souple. Les archéologues y ont reconnu trois zones : le Jbel oriental, le Jbel central et le Jbel occidental, en fonction de leur topographie et de l’implantation des bâtiments. C’est sur le Jbel central que se regroupent les principaux bâtiments les plus visibles encore aujourd’hui : un système défensif composé d’une enceinte basse percée de deux portes et d’une poterne, ainsi que d’une muraille haute enserrant, au sommet, la zone de commandement et ses dépendances (l’ensemble étant dénommé « Qasba »). On distingue aussi une grande mosquée établie sur la pente sud-est, des installations hydrauliques sous forme de citernes, des structures d’habitat et deux « grottes » aménagées.
À ce jour, les résultats des fouilles archéologiques concernant Igîlîz sont d’ores et déjà impressionnants. Et si pour l’heure, on ignore le détail des premières implantations humaines dans ce territoire, de la préhistoire à la première moitié du XIIe siècle, quand les textes almohades ont subitement mis en lumière l’organisation tribale de la région, la nécessité d’étendre les connaissances vers l’environnement humain ambiant, les civilisations rurales des Arghen qui ont précédé, côtoyé la fulgurance d’Igîlîz et lui ont survécu, ravissent d’avance les chercheurs. Nul doute que nous reviendrons ensemble percer les prochains mystères d’Igîlîz.

DOCUMENTATION

Approche Géoarchéologique du site médiéval d’Igîlîz (Anti-Atlas occidental, Maroc) (2015), avec André Weisrock, Université de Lorraine et Museum National d’Histoire Naturelle de Paris, Jean-Pierre Van Staëvel, Université de Paris-Sorbonne, Abdallah Fili, Université Chouaib Doukkali d’El Jadida, Ahmed Ettahiri, Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine de Rabat, Abderrahmane Ouammou, Université Ibn Zohr d’Agadir, Louis Rousseau, Museum National d’Histoire Naturelle de Paris.

Wa-wasalna ala barakat Allah ila Igîlîz, à propos de la localisation d’Igîlîz-des-Harga, le Hisn du Mahdî Ibn Tûmart (Al Qantara 2006), avec Jean-Pierre Van Staëvel, Université de Paris-Sorbonne et Abdallah Fili, Université d’El Jadida.
http://grands-prix.institut-de-france.fr

Remerciements à Madame L. Mina Idrissi Hassani, Directrice du Centre des Études Doctorales, Université Ibn Zohr, Agadir.