LES ÉTOILES DU SOUSS

Souvenez-vous, Casablanca, mai 2003… Une soirée aura suffi pour faire basculer la capitale économique dans l’horreur et le pays tout entier dans l’angoisse et l’incompréhension… Les investigations qui s’ensuivent font alors tristement émerger un nom de quartier à la une des médias… Sidi Moumen. Rongeant leur frein dans l’ombre, quatorze jeunes, âgés de 20 à 23 ans, ont jeté ce soir-là leur désespoir à la face du monde, celui d’une jeunesse sans espoir qui a préféré abréger son destin dans un dernier coup d’éclat. Il y aura désormais un avant et un après cette date tristement indélébile.

Profondément marqués par ces événements, Mahi Binebine, peintre et écrivain, et Nabil Ayouch, réalisateur, fondèrent, en 2009, la Fondation Ali Zaoua pour le développement social des jeunes Marocains issus de milieux défavorisés. Leurs mots sont sans appel : « Les attentats du 16 mai 2003 ont été un marqueur fort de l’histoire contemporaine de notre pays. Ce jour-là, on a touché au cœur même de l’identité marocaine, ce qui fait notre singularité, notre multiculturalisme. C’est un acte suffisamment grave pour qu’on s’y arrête et qu’on essaie de comprendre ce qu’il s’est passé. Comment des jeunes de 20 ans qui habitent à quelques kilomètres du centre-ville de Casablanca ont-ils pu se transformer en bombes humaines et tuer des dizaines d’innocents ? »

« Il est grand temps de rallumer les étoiles »

Guillaume Apollinaire

Dans les années qui suivent ces attentats, Mahi Binebine et Nabil Ayouch, tous deux lancés dans des œuvres artistiques largement inspirées de ces événements, découvrent avec perplexité la dure réalité : « Après plus de deux ans sur le terrain pour préparer l’écriture du roman «Les étoiles de Sidi Moumen» et la réalisation du film «Les Chevaux de Dieu», nous avons constaté à quel point ces jeunes se sentaient abandonnés ; à quel point le lien identitaire a été rompu entre eux et le reste de la population. »

Pour ces deux artistes engagés, la raison est simple : « dans sa volonté de remplacer les poches bidonvilloises par des barres d’immeubles, l’État a oublié un paramètre majeur : la culture de proximité. Les départements concernés et les responsables politiques locaux refont les mêmes erreurs que les États européens dans les années 50/60 en créant des ghettos aux portes des grandes villes, des zones de non-droit où la violence devient la seule forme d’expression. »

Pourtant, assurent-ils, il y a un moyen d’inverser cette tendance. Et la culture, les arts, ont un rôle fondamental à jouer dans cette équation : « Nous sommes convaincus que l’on peut aider cette jeunesse marocaine en lui offrant l’accès à la culture. Mais pas une culture élitiste. Une culture de proximité qu’ils créent, qui raconte leur histoire, leur quotidien et leur permet d’exposer leur talent. » Car, du talent, il y en a beaucoup dans ces quartiers. C’est ainsi qu’est née l’idée d’ouvrir des centres culturels de proximité au cœur des quartiers les plus démunis : « Nous pensons fortement que grâce à des centres tels que ceux-ci, des vocations émergeront dans les années qui viennent et de véritables stars sortiront de ces quartiers, à la manière des banlieues en France ».

LA FONDATION ALI ZAOUA

Après s’être tant impliqués auprès des habitants des quartiers, Nabil Ayouch et Mahi Binebine ne purent tourner la page une fois leurs œuvres achevées. C’est ainsi qu’en février 2009, convaincus du besoin de reconnexion entre les habitants des zones périurbaines et le coeur des métropoles, ils créèrent la Fondation Ali Zaoua, du nom d’un enfant de rue, personnage principal d’un film de Nabil Ayouch en 2001. Œuvrant au développement social et à la réhabilitation psycho-sociale des jeunes Marocains issus de milieux défavorisés, l’association leur facilite l’accès à toute forme d’expression artistique. Pour ce faire, elle anime des formations dans des domaines artistiques et culturels, et ce, en collaboration avec des artistes et professionnels marocains et étrangers. Elle a également pour mission d’encourager et d’encadrer les jeunes talents marocains dans leurs projets de création artistique.

Dix ans après le drame, la Fondation Ali Zaoua organise une rencontre entre les familles des victimes et celles des kamikazes.

Une première depuis les tristes événements. L’année suivante, en février 2014, la Fondation signe un partenariat avec la ville de Casablanca et la Préfecture de Sidi Moumen pour la prise en charge du bâtiment qui deviendra, quelques mois plus tard, le premier Centre culturel de la Fondation. Au mois d’octobre, le Centre « Les Étoiles de Sidi Moumen » ouvre officiellement ses portes. Le premier programme de cours d’arts voit donc le jour, et, en moins de deux mois, 340 inscriptions sont déjà enregistrées.

En novembre 2017, la Fondation Ali Zaoua inaugure son second centre culturel : « Les Étoiles du Détroit », dans le quartier de Béni Makada à Tanger. Au bout de quelques semaines, le centre compte déjà 150 inscrits qui bénéficient de cours de théâtre, arts plastiques, danse, musique et langues étrangères.

Au printemps 2019, c’est notre ville Agadir qui accueillera le troisième centre de la fondation, nommé « Les Étoiles du Souss ». L’édifice ouvrira ses portes au cœur du quartier populaire Al Farah, à forte densité démographique.

Dans son déploiement, cet extraordinaire concept devrait aussi voir prochainement le jour à Marrakech. Lieux d’apprentissage, de découverte, de partage mais également d’expression, les Centres culturels Les Étoiles de la Fondation Ali Zaoua sont de véritables espaces de vie et de vivre ensemble. Ouverts aux tout-petits, à travers des activités d’éveil et d’initiation artistique à la fois ludiques et pédagogiques, ces centres sont également des plateformes de création et de visibilité accessibles aux talents de tous âges. Des programmes d’accompagnement artistique et de coaching créatif sont en effet mis en place via des concerts, spectacles, enregistrements en studio, vidéo clips…, permettant de révéler les potentiels et d’encourager les vocations.

Ce n’est pas tout. En plus du programme pédagogique, la Fondation oeuvre aussi au développement d’une programmation culturelle diversifiée en invitant des artistes nationaux et étrangers à se produire et à rencontrer les jeunes talents, offrant ainsi à ces derniers la possibilité de découvrir les cultures du monde dans un esprit de tolérance. Actuellement, plus de 750 bénéficiaires directs profitent du concept « Les Étoiles » et 150 événements sont organisés par an. Des chiffres amenés à croître rapidement avec les ouvertures prochaines de nouveaux centres.

Les centres « Les Étoiles » sont de splendides structures d’apprentissage artistique et culturel destinées aux citoyens les plus vulnérables.

Ouverts en priorité aux habitants des quartiers populaires où ils sont implantés, les centres sont particulièrement dédiés aux enfants, jeunes et familles évoluant dans un environnement familial complexe : familles monoparentales, à faible revenu, abandon scolaire, violences… les poussant à perdre tout lien avec la société et les incitant à avoir recours à la violence, la délinquance ou à rejoindre une idéologie religieuse extrémiste.

Les délinquants placés en orphelinats, centres sociaux ou en détention font également face à un risque de stigmatisation élevé, voire violent, d’où l’importance de leur donner accès à des programmes d’apprentissage valorisants. Le programme d’activités mis en place par la Fondation Ali Zaoua auprès de ces jeunes, prône l’égalité des chances et des opportunités afin de faciliter leur réinsertion dans la société.

Dans ce concept, les associations et acteurs de la société civile sont les bienvenus pour mettre en place des formations spécialisées, notamment dans les domaines liés à la création de projets culturels et sociaux, puisqu’il s’agit de capitaliser sur les compétences existantes sur le terrain afin d’améliorer la méthodologie de travail.

Le Centre les Étoiles du Souss ouvrira ses portes au printemps 2019

S’étalant sur une superficie de 1000m2, le nouveau Centre culturel « Les Étoiles du Souss » est édifié au cœur du quartier populaire Al Farah dans la périphérie d’Agadir et présente une forte concentration de jeunes. Cet exceptionnel édifice dont l’investissement de départ totalise un montant de 1.600.000,00 DH, accueillera, dans un premier temps, une moyenne de 200 inscrits avec un objectif, au terme des 5 premières années, de 600 bénéficiaires permanents et plus de 15.000 visiteurs et participants aux activités ouvertes. Orné de couleurs vives, le Centre culturel « Les Étoiles du Souss » offrira de beaux volumes aux lignes contemporaines, répartis en espaces didactiques et artistiques : salles de cours de langues et de soutien, atelier d’arts plastiques et de photographie, salle de cours de musique, salle de cours de danse avec parquet et miroirs, salle de cours de théâtre, salle de spectacle et de projection cinéma. Une grande partie des locaux sera notamment consacrée à la culture générale avec des espaces médiathèque, multimédia et informatique, tandis que les nouveaux talents auront la chance de profiter d’un véritable studio d’enregistrement. L’établissement, également doté de vestiaires et de bureaux administratifs, offrira un bel espace Cafétéria où participants et visiteurs pourront se retrouver le temps d’un moment convivial.

LES PARTENAIRES DES ÉTOILES DU SOUSS

L’arrivée des Étoiles du Souss à Agadir a été possible grâce au soutien exceptionnel des autorités et des acteurs locaux qui ont saisi l’impact majeur de ce que ce centre apportera à la jeunesse de nos quartiers en manque de structures culturelles, en particulier l’implication de la Wilaya de la Région Souss Massa en la personne de Monsieur le Wali Ahmed Hajji, qui a mobilisé, autour de ce projet, toutes les énergies permettant son aboutissement. L’investissement le plus conséquent consistait en la mise à disposition d’un local aux normes dans un quartier à fort besoin d’activités culturelles pour accompagner la jeunesse. L’idée de mettre à disposition de la Fondation Ali Zaoua un bâtiment flambant neuf réalisé par l’INDH, a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme par la Fondation qui, pour la première fois, a pu bénéficier d’un soutien de taille de la part de ses partenaires officiels. Le bâtiment se situe idéalement dans le quartier AL FARAH, a donc été cédé par l’INDH et la Commune Territoriale d’Agadir à la Fondation Ali Zaoua pour être exploité et mis en marche sur le même modèle que celui des Étoiles de Sidi Moumen à Casablanca et Les Étoiles du Détroit à Tanger. Le Centre des Étoiles du Souss a aussi bénéficié d’un important soutien de mécènes et donateurs de la région, conscients de l’importance de ce type de projet pour apporter une solution viable à l’errance de la jeunesse de nos quartiers difficiles.

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ROMAN « LES ÉTOILES DE SIDI MOUMEN »

Si les attentats avaient bouleversé Mahi Binebine, la préparation de son roman, dans le quartier d’origine des jeunes kamikazes, l’a personnellement marqué. De ces événements et de ces émotions est né un livre en 2010, « Les étoiles de Sidi Moumen », dont voici le synopsis.

« Yachine raconte comment il a grandi vite et est mort encore plus vite, à Sidi Moumen, cité en lisière de Casablanca, parmi ses dix frères, une mère qui se bat contre la misère et les mites, et un père ancien ouvrier, reclus dans son silence et ses prières. C’est un enfer terrestre qui a l’odeur des décharges publiques devenues terrains de foot, du haschich et de la colle qui se sniffe, des plongeons interdits dans la rivière tarie, des garages à mobylettes déglinguées. Alors, quand on leur promet que le paradis est à la porte d’en face, qu’ont-ils à perdre, lui et sa bande d’amis « crève-la-faim » ? Un roman tragique et lumineux, plein de mauvaises farces et de drames muets, d’errances et de poussière, de fraternités et de trahisons. »

Les étoiles de Sidi Moumen, de Mahi Binebine, éditions Fennec, 25 DH, chez Al Mouggar Livres, Agadir.

FILM « LES CHEVAUX DE DIEU »

Inspiré du roman « Les étoiles de Sidi Moumen », le film de Nabil Ayouch est sorti sur les écrans en 2012. Présenté au Festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, ce film raconte la radicalisation religieuse de jeunes garçons d’un quartier défavorisé de Casablanca, Sidi Moumen. Nabil Ayouch, le Réalisateur, confie : « Mon point de vue n’est pas de donner des leçons de morale mais de donner à comprendre en montrant. Au début du film, on voit des gamins de 10 ans, pareils à tous les autres, avec les mêmes rêves. Un gamin de Sidi Moumen aime le foot, la musique, s’amuser. Mais l’environnement autour de lui fait que tout part en lambeaux. Il y a un sentiment d’abandon : ces jeunes ont l’impression d’être des citoyens de seconde catégorie. » (Entretien Frédéric Strauss, Télérama.fr) Yachine, interprété par l’acteur Abdelhakim Rachid, vit avec sa famille dans le bidonville de Sidi Moumen à Casablanca. Sa mère, Yemma, dirige comme elle peut toute la famille. Un père dépressif, un frère à l’armée, un autre presque autiste et un troisième, Hamid, 13 ans, petit caïd du quartier et protecteur de Yachine. Puis, Hamid se retrouve en prison, Yachine enchaîne alors les petits boulots pour sortir de ce marasme où règnent violence, misère et drogue. À sa sortie de prison, Hamid a changé. Devenu islamiste radical pendant son incarcération il persuade Yachine et ses amis de rejoindre leurs « frères ».
L’Imam Abou Zoubeir, chef spirituel, entame alors avec eux une longue préparation physique et mentale. Un jour, il leur annonce qu’ils ont été choisis pour devenir des martyrs…