DES ÉTUDIANTS-CHERCHEURS AU SERVICE DES ENTREPRENEURS

DES ÉTUDIANTS-CHERCHEURS AU SERVICE DES ENTREPRENEURS

Créé il y a plus de dix ans, le Centre des Études Doctorales de l’Université Ibn Zohr a pris place,depuis quatre ans,au sein du nouveau Complexe Universitaire de la cité Dakhla. De style architectural moderne, ce splendide écrin dédié au savoiroffre aux doctorants un cadre d’excellence propice à la recherche et à l’élaboration de thèses et mémoires. Chaque année, des centaines d’étudiants-chercheurs y soutiennent d’excellentes études sur toutes les problématiques de notre société, des réflexions économiques aux urgences environnementales en passant par la qualité de vie des populations. Or, à ce jour,ce potentiel énorme de compétences et d’informations est insuffisamment exploité. Nombre d’entrepreneurs ignorenttout simplement cette possibilité, voire commandent de coûteuses études à des organismes spécialisés, parfois même étrangers. De fait, un vide semble persister entre le monde universitaire et le monde entrepreneurial, alors qu’une synergie des deux pourrait véritablement propulser l’essor de notre région dans une autre dimension.

Dans le monde entier, la recherche universitaire occupe une place prépondérante dans la société ; elle est un facteur de développement essentiel. Dans notre pays, nous avons encore tendance à situer nos doctorantsdans de hautes sphères inaccessibleset élitistes alors qu’au contraire, ils sonten mesure de fournir des solutionsinestimablesaux diverses préoccupations de notre société. Dans cette volonté de démystifier le rôle de l’université, nous avons rencontré Madame Mina Idrissi Hassani, Directrice du Centre des Études Doctoralesde l’Université Ibn Zohr, qui nous a ouvert les portes de l’établissement. Entretien.

« Tout le monde peut s’inspirer des thèses et contacter les doctorants en cas de projet. »

« Les centres d’études doctorales au Maroc ont été créés il y a dix ans sous la tutelle du Ministère de l’Enseignement dans le cadre de la réforme du système de l’enseignement de 2008. Ces centres ont été placés dans les universités pour fournir des statistiques aux plus hautes instances et être une interface avec le Ministère. Le CNRST (Centre National pour la Recherche Scientifique et Technique), qui est une structure du Ministère, a une plateforme électronique répertoriant les thèses soutenues, classéespar établissement et par thématiques abordées (toubkal.imist.ma).Les diverses universités sont tenues de l’alimenter et chacune d’entre elle peut aussi voir, via cette interface, ce qui se fait ailleurs. Pour certaines thèses, seul le résumé est publié, tandis que d’autres sont accessibles dans leur intégralité, tout dépend de l’autorisation du doctorant. Depuis la réforme de 2008, l’ensemble des thèses soutenues alimente la bibliothèque nationale du Ministère et toutes sont accessibles aux enseignants-chercheurs et aux étudiants de masters.

Une autre plateforme est également disponible en ligne, c’est Otrohati (otrohati.imist.ma) qui liste les thèses en cours par université, par auteur et par sujet. On peut ainsi voir que 1671 thèses sont en cours de réalisation à l’Université Ibn Zohr d’Agadir. Il faut souligner que cette interface n’est pas seulement intéressante pour le Ministère ou la récolte de statistiques, elle est surtout ouverte et accessible à tous, sans login ni mot de passe. Tout le monde peut donc s’en inspirer et même contacter ces doctorants en cas de projet.

« Ibn Zohr a fait le choix inédit de ne créer qu’un seul centre d’études doctorales conciliant tous les pôles d’activités »

Lorsque les centres d’études doctorales ont été placés au sein des universités, ces dernières ont été libres d’en choisir le nombre. Lancée en 2007, la consultation a ouvert de nombreux débats entre les universités qui voulaient séparer les différents pôles (médecine, sciences, littérature, etc.). Certaines d’entre elles ont fait le choix de créer autant de centres d’études doctorales que de pôles existants dans leur établissement, tous autonomes dans leur mode de gestion. Sur les 14 universités du Maroc, Ibn Zohr a faitle choix inédit de ne créer qu’un seul centre conciliant tous les pôles d’activités. Aujourd’hui, cette action pionnière a permis d’instaurer un esprit de « Thèse Ibn Zohr »,un esprit d’appartenance à cette université. Cette expérience pilote réussie a amené le Ministère à étudier l’application prochaine d’un seul centre dans les autres universités du Royaume.

Par ailleurs, nous nous intéressons beaucoup à l’insertion professionnelle de nos doctorants qui avoisine un taux de plus de 70%. Ces derniers sont recrutés dans tout le Maroc et parfois à l’international. Contrairement aux masters et aux ingénieurs, nous ne constatons pas de problème de fuite des cerveaux au niveau des doctorants du fait qu’au Maroc il y a un réel besoin, surtout au niveau de l’enseignement. On assiste en effet, depuis deux ans, à un départ en retraite de toute la génération engagée dans les années 1980 et dont il faudra combler le vide. Cette fenêtre d’opportunités a commencé en 2015 et durera jusqu’en 2022 environ. En parallèle, on assiste aussi à une augmentation considérable de jeunes qui obtiennent le baccalauréat et qui affluent sur l’université. De 6000 dans les années 1990, nous sommes aujourd’hui à 130.000 étudiants. Il y a donc un réel besoin d’enseignants.

« La plupart des thèses qui se font à l’Université Ibn Zohr sont en relation étroite avec les thématiques de la région. »

Parmi les thèmes abordés en priorité, il y ales produits du terroir (safran, rose, arganier, cactus, caroubier, olivier,plantes médicinales et aromatiques…) qui ne sont pas seulement étudiés par les scientifiques, mais aussi par les écoles de commerce et de gestion et la faculté d’économie pour tout ce qui est commercialisation, marketing, instauration de labels, export, marques et publicité. Nous avons aussi une école d’ingénieurs, l’ENSA, qui travaille sur les procédés et l’obtention de brevets.

D’autres thématiques fréquemment abordées, très importantes pour la région, sont le tourisme, l’hôtellerie et l’écotourisme. En matière d’écotourisme, cela concerne tout ce qui est tourisme durable, gites et parcours dans l’arrière-pays, travail sur les gravures rupestres, etc.

Les énergies renouvelables sont également au cœur des sujets phare des thèses, car c’est le défi de notre siècle avec la raréfaction du pétrole. Toutes les questions sur les centrales solaires et les éoliennes sont donc traitées, de même que ladésalinisation d’eau de mer.

Les sciences de la mer constituent justement un grand thème de prédilection des étudiants-chercheurs, en collaboration avec l’Institut National de Recherche Halieutique. Le premier des sujets traités est la baie d’Agadir et l’ensemble du littoral atlantique qui font l’objet d’un suivi constant par rapport à la pollution, le taux de reproduction et les migrations de certaines espèces marines sur plusieurs années, avec l’observation de marqueurs vivants (poissons, crustacés, fruits de mer,…). La catégorie des sciences de la mer intègre désormais un pôle aquaculture, vrai sujet d’actualité, ainsi qu’un focus sur les algues pour leur intérêt comme biocarburant mais aussi comme source de nutriments. En parallèle, un énorme travail a été fait sur l’Oued Souss sur près de vingt ans. Grâce à ces études, l’embouchure de l’oued a retrouvé une certaine salubrité.

Tout un travail de mémoire est fait autour de l’histoire régionale et de la culture amazighe.

Le patrimoine est un sujet phare fréquemment abordé dans les thèses, notamment du fait de la richesse en histoire du Souss Massa et du grand Sud en général. Nous avons une formation nommée « L’histoire régionale du Sud marocain » qui s’intéresse beaucoup à la période protectorat, pré-protectorat et post-protectorat, notamment le devenir de certaines tribus et de leurs membres qui ont émergé, soit dans la résistance, soit dans leur engagement dans l’armée française pour subvenir aux besoins de leur famille. C’est tout un travail de mémoire qui est fait dans cette formation à l’histoire régionale, en collaboration avec les archives de Nantes qui centralisent toutes les archives françaises concernant le Maroc.

Nous avons une autre formation nommée « Patrimoine et développement » qui travaille sur la culture amazighe parce que c’est une culture orale qui risque de disparaître ou de se déformer dans quelques années. Le travail de cette formationconsiste à consigner par écrit tout ce qui fait la culture amazighe grâce aux témoignages de personnes encore en viequi sont, à eux seuls, de véritables livres d’histoire.

L’aménagement du territoire, les migrations et le développement durable font également l’objetd’études approfondies, notamment l’époque d’émigration massive située entre 1955 et 1970 où beaucoup de Marocains de la région du Sousssont partis travailler en France, laissant de nombreuses familles sans hommes et transformant, de ce fait, le rythme de vie de toute une population.

Ensuite, il y a tout ce qui concerne le Droit, dans ses formes privées et publiques avec un focus sur le droit maritime, l’économie, les techniques de gestion, les langues et la communication, les techniques d’ingénierie, l’informatique, les mathématiques, la chimie, notamment pour tout ce qui concerne la lutte contre la pollution et la réutilisation des eaux usées, mais aussi géo-science et géo-environnement qui sont toutes des thématiques portant sur les problématiques de la région.

« Le CED Ibn Zohr totalisera 1796 doctorants cette année et 525 soutenances »

À ce jour, un fossé persiste pourtant entre le monde professionnel et les étudiants-chercheurs, malgré les efforts de la présidence de l’UIZ à intéresser les entrepreneurs. Le phénomène est dû, en partie, à notre culture régionale de fonctionner par réseaux de connaissances au lieu de recruter des doctorants. Quelques entrepreneurs ont tout de même pris l’habitude de travailler avec nous, notamment ceux d’Haliopolis.Le CRI et la CGEM viennent aussi régulièrementet nous avons pu ouvrir un guichet de l’Anapec dans nos locaux pour créer un pont entre les jeunes doctorants et le monde du travail.Le travail des étudiants-chercheurs apparaît aussi dans les congrès, les conférences et les séminaires, mais dans l’ensemble, notre milieu socio-économique n’absorbe et ne valorise pas suffisamment le travail de nos doctorants. Nous tenons à souligner à quel point toutes ces thèses peuvent être très utiles aux investisseurs de la région. L’idéal serait, à l’avenir, que des doctorants puissent travailler leur thèse sur de réels projets d’entrepreneurs, d’institutions ou de ministères. »