LE SALON MAROCAIN VU PAR L’ARCHITECTE ZEVACO

LE SALON MAROCAIN VU PAR L’ARCHITECTE ZEVACO

À la fois pièce de vie et salle d’apparat, le salon marocain est un joyau architectural au cœur de la maison. Resplendissant dans ses moindres détails, ce lieu est avant tout créé par les maîtres de maison pour charmer les invités. Dès le premier regard, sa décoration travaillée force l’admiration. Qu’elle fasse la part belle aux traditions ou qu’elle suive les tendances actuelles, la décoration du salon marocain offre toujours une esthétique très recherchée. Du sol au plafond, rien n’est laissé au hasard. Tapis cossus, tissus chatoyants et voilages précieux rivalisent d’opulence avec les plafonds en plâtre sculpté multicolore, ornés de lustres scintillants. Quel que soit le cadre de vie du clan familial, tous les moyens sont mis en œuvre pour faire de ce salon un lieu éblouissant et inoubliable. En architecture, la décoration traditionnelle et la configuration particulière du salon marocain, tout en longueur et parfois étroite, ont souvent représenté une complication pour les architectes, à plus forte raison pendant les années 60, en plein engouement pour le style moderne.

Un défi pour les architectes des années 60, adeptes du mouvement moderne.

Au Maroc, en effet, les années 60 ont été marquées par l’activité prolifique d’une vague de jeunes architectes issus des Beaux-Arts, adeptes du mouvement moderne et de la direction de travail de Le Corbusier. La ville d’Agadir possède elle-même de remarquables bâtiments édifiés lors de la reconstruction de la ville par ces architectes, dont parmi eux Jean-François Zevaco.

Les défis de Jean-François Zevaco, après 1956, pour introduire le salon marocain dans ses créations, ont fait l’objet d’une analyse de Lucy Hofbauer, Historienne de l’art et de l’architecture, et experte de l’œuvre de Zevaco, dans la rubrique « Transferts de modèles architecturaux au Maroc » des Cahiers d’EMAM, revue interdisciplinaire dédiée à contribuer à la restitution des savoirs en sciences sociales sur le Monde arabe et la Méditerranée (www.openedition.org).
L’auteur y explique que l’intégration du salon marocain dans les villas de Zevaco est chronologiquement liée à la période de l’Indépendance et à la nationalité marocaine des nouveaux commanditaires dont les usages exigeaient l’existence de cet espace, en termes de réception et de confort : « Pour Zevaco, l’introduction de cet espace semble être contraignant du point de vue de la distribution car la pièce fermée et étroite se retrouve isolée dans un plan libre. Surtout, elle représente la construction d’une pièce supplémentaire, car jamais dans l’architecture de Zevaco, le salon marocain ne remplace le salon : il l’accompagne. … »

La singularité du salon marocain semble donc avoir exigé du célèbre architecte une réelle adaptation, mais pour chaque challenge imposé dans ses commandes privées de villas, Zevaco trouvait une solution. Pour l’une, il créa un espace de réception constitué de trois pièces : salle à manger, séjour et salon marocain ; pour d’autres, il remplaça la configuration fermée en « U » des salons traditionnels, par une configuration en « L », à l’image des salles de séjour de Richard Neutra, autre grand architecte du mouvement moderne. Enfin, pour les villas dont l’esthétique d’acier et de verre posait un problème d’harmonie avec le décor traditionnel du salon marocain, il fit le choix radical de l’isoler de l’habitation en le plaçant dans un kiosque au cœur du jardin.

Pour comprendre la réflexion de Jean-François Zevaco qui a laissé un ensemble d’œuvres marquantes dans notre ville, il faut le situer dans son contexte historique et son environnement. L’analyse des Cahiers d’EMAM révèle ainsi que, dans ses premières réalisations, les villas de Zevaco, malgré une esthétique moderne, restaient tributaires d’un système constructif hérité de l’hôtel particulier parisien du XIXe siècle. Par la suite, inspiré par les idées du Mouvement Moderne des années 1920, l’architecte fit apparaître des plans libres dans ses créations. Mais c’est à travers ses habitats sociaux que son détachement progressif des idées radicales de ce mouvement se fit peu à peu sentir.  Dans l’œuvre de Zevaco, les habitats sociaux sont les premiers bâtiments laissant percevoir sa nouvelle approche régionale, à l’image des « Villas en Bande », dotées de patios et de volumes adaptés à la culture du pays, qu’il établit à Agadir en 1964 et pour lesquelles il reçut le prix Aga Khan d’Architecture distinguant l’excellence en architecture dans les sociétés musulmanes.